Le vieil Antonio et le lion

Au début des années 90, un fumeur de pipe masqué prenait les armes au Chiapas pour défendre les premières nations du Mexique au sein de l'EZLN (l'Armée zapatiste de libération nationale). Je l'avais découvert dans un supplément de Charlie Hebdo publié milieu des années 90. Un de ses textes m'avait beaucoup marqué... et je viens de le retrouver.

Le vieil Antonio avait chassé un lion de montagne (qui ressemble beaucoup au puma américain) avec son vieux mousquet (fusil à silex). Je m’étais moqué de son arme quelques jours auparavant : "On se servait de ces armes quand Hernán Cortés a conquis le Mexique", lui avais-je dit. Il s’était défendu : "Oui, mais regarde entre quelles mains elle se trouve maintenant." Il arrachait à présent les derniers bouts de viande de la peau avant de la tanner. Il me montre fièrement la peau. Pas le moindre trou. "En plein dans l’oeil", se vante-t-il.

"C’est le seul moyen de préserver la peau intacte", ajoute-t-il. "Et qu’allez-vous faire de la peau ?" je lui demande. Le vieil Antonio ne me répond pas, il continue de racler la peau du lion avec sa machette, silencieux. Je m’assieds à côté de lui et, après avoir bourré ma pipe, je lui confectionne tant bien que mal une cigarette avec une feuille de maïs. Je la lui tends sans un mot, il l’examine et la défait. "C’est pas encore ça", me dit-il en la refaisant. Nous nous asseyons pour procéder ensemble à cette cérémonie de fumeurs.Entre deux bouffées, le vieil Antonio tisse son histoire :

- "Le lion est fort parce que les autres animaux sont faibles. Le lion mange la viande des autres parce que les autres se laissent manger. Le lion ne tue pas avec ses griffes ou ses crocs. Il tue par le regard. D’abord, il s’approche lentement... en silence, parce qu’il a des nuages aux pattes qui tuent le bruit. Puis il saute et renverse sa victime, d’un coup de patte qui l’abat plus par la surprise que par la force.

"Puis il continue de la regarder. Il regarde sa proie. Comme ça... (et le vieil Antonio de froncer les sourcils et de me planter ses yeux noirs). Le pauvre petit animal qui va mourir ne peut que regarder, il regarde le lion le regarder. Le petit animal ne se voit plus lui-même, il regarde ce que regarde le lion, il regarde l’image du petit animal dans le regard du lion, il regarde à quel point, dans le regard du lion qui le regarde, il est petit et faible. Le petit animal ne se demandait même pas s’il était petit et faible, il n’était qu’un petit animal, ni grand ni petit, ni fort ni faible. Mais maintenant qu’il se regarde dans le regard du lion, il voit la peur.

Et voyant qu’on le regarde, le petit animal se convainc lui-même, tout seul, qu’il est petit et faible. Et, dans la peur qu’il voit que le lion voit, il a peur. Alors le petit animal ne regarde plus rien, ses os se figent, comme nous quand l’eau nous prend dans la montagne, la nuit, dans le froid. Alors, le petit animal se rend comme ça, il s’abandonne, et le lion le croque sans problème. Voilà comment le lion tue. Il tue en regardant.

Mais il existe un petit animal qui ne fait pas comme ça, et qui lorsque le lion l’attrape n’y fait pas attention et continue comme si de rien n’était, et si le lion le frappe, il répond de ses petites mains, qui sont petites mais qui font mal lorsqu’elles font couler le sang. Et cet animal ne se laisse pas faire par le lion parce qu’il ne voit pas qu’on le regarde... il est aveugle. Des taupes, voilà comment on appelle ces petits animaux."

On dirait que le vieil Antonio a fini de parler. Je risque un "Oui, mais..." Le vieil Antonio ne me laisse pas continuer, il poursuit son histoire en se roulant une autre cigarette. Il procède lentement, tournant souvent la tête pour s’assurer que je suis bien attentif.

"La taupe est devenue aveugle parce que, plutôt que de regarder vers l’extérieur, elle s’est mise à regarder son coeur, elle s’est forcée à regarder au-dedans. Et personne ne sait pourquoi il lui est passé par la tête de regarder au-dedans. Et voilà cette taupe ignorante qui se regarde le coeur et ne se soucie donc pas de savoir qui est fort ou faible, qui est grand ou petit, parce que le coeur est le coeur et qu’on ne le mesure pas comme on mesure les choses ou les animaux.

Et cette façon de se regarder le coeur, seuls les dieux pouvaient le faire, alors les dieux ont puni la taupe en ne la laissant plus regarder au-dehors et en plus, ils l’ont condamnée à vivre et marcher sous la terre. C’est pourquoi la taupe vit sous la terre, parce que les dieux l’ont punie. Et la taupe n’a même pas ressenti de chagrin parce qu’elle a continué à se regarder dedans. C’est pour ça que la taupe n’a pas peur du lion. Pas plus que n’a peur du lion l’homme qui sait se regarder le coeur.

Parce que l’homme qui sait regarder son coeur ne voit pas la force du lion, il voit la force de son coeur, alors il regarde le lion, et le lion voit que l’homme le regarde et voit ce que l’homme regarde, et le lion voit, dans le regard de l’homme, qu’il n’est qu’un lion, et le lion voit qu’on le regarde, il prend peur et s’enfuit."

Ici rien n’a changé. Il n’y a toujours pas de démocratie

(8 octobre 1994)

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